Une nouvelle échelle | Terre - Océan
bdsm zone

Une nouvelle échelle

   Plus que deux semaines avant le grand départ de Fécamp pour l’Amérique du sud. L’équipage et les équipes scientifiques se préparent dans une certaine fébrilité et l’on me demande ici et là – et pas seulement les journalistes – ce qu’il peut il y avoir encore à découvrir sur terre en ce XXIème siècle un peu blasé. Mais que, de toute façon, il s’agit d’une belle aventure. On oublie que notre mission, cette fois-ci, concerne le développement durable, la biodiversité, le réchauffement climatique et ce genre de choses… A mes yeux, il y a là, à coup sûr, de l’exploration comme de l’aventure. Mais pour clarifier cette question, voici un texte que j’avais écris il y a trois ans pour le magazine « Grands reportages » ; il me semble plus que jamais d’actualité.

A moins de consentir aux confusions de l’époque, il convient de distinguer aventure et exploration. Si par nature toute exploration contient une part d’aventure, toute aventure ne contient pas par essence une part d’exploration. A l’exploration revient de découvrir le monde, à l’aventure de transmuter la vie. L’explorateur est à la recherche d’un savoir qui passe par l’aventure, l’aventurier en quête d’un dépassement des limites de l’existence.
Naturellement, des passerelles, souvent subtiles, relient aventure et exploration, raison pour laquelle l’aventure peut être un formidable outil de connaissance. Mais l’on ne peut utiliser indistinctement un terme pour l’autre sans s’égarer dans ce que l’on cherche à comprendre. Il existe toutefois un prototype d’explorateur-aventurier, mélange savant et équilibré de science et d’existence, qui se situe à la frontière des deux domaines.

UNE NOUVELLE ECHELLE

En ce qui concerne l’évolution de l’exploration au regard des trois dernières décennies, une chose est sûre: la découverte du monde n’est pas close, contrairement à une idée répandue. Certes, l’exploration des vastes terrae incognitae d’autrefois est achevée, mais cet achèvement même à ouvert une page nouvelle de l’exploration contemporaine, celle de la quête des connaissances de détails dans de multiples disciplines scientifiques comme la botanique, la spéléologie, l’archéologie, l’entomologie ou l’océanographie. Un immense travail a été accompli dans ces domaines et dans bien d’autres, souvent par des « petites mains » de l’exploration qui ont accumulé par strates des couches considérables de « petites connaissances » : découverte de variétés de plantes, cartographies de fonds marins mal connus, exhumation de poteries ou d’outils signifiants dans divers chantiers de fouilles, on trouve de tout dans l’inventaire à la Prévert de ces acquis nouveaux. Et il reste beaucoup à faire dans le futur. C’est pourquoi des décennies d’expéditions de terrain sur tous les continents et tous les océans seront nécessaires avant que nous puissions envisager l’idée même que notre planète ait révélée tous ses secrets. La notion d’exploration a donc gardé tout son sens au cours de ces trente dernières années, changeant simplement d’échelle. Viendra d’ailleurs un temps, que nous ne verrons pas, où cette échelle se modifiera à nouveau, vers le gigantisme cette fois, lorsque débutera pour de bon l’exploration humaine de l’espace.
Au changement d’échelle s’est ajouté la nécessité, désormais évidente, de redécouvrir périodiquement des pans entiers de la planète, celle-ci ne cessant d’être façonnée par les mutations accélérées du monde moderne. Nous sommes donc loin d’en avoir fini avec cet étrange métier d’explorateur, qui consiste à toujours vouloir s’en aller questionner le monde par-delà les limites du connu. Bien sûr, ces limites se sont encore rétrécies – ce pourquoi les explorateurs de la fin du XXème siècle ont été davantage d’infatigables arpenteurs de la fugacité des choses que des découvreurs de grands espaces. Mais comme nombreux ont été ceux qui ont mis en oeuvre leur imagination pour revisiter à leur manière les connaissances déjà acquises, l’exploration est restée vive et joyeuse.
Les orientations nouvelles de cette période pourraient laisser croire qu’elles ont malgré tout changé la nature aventureuse de l’exploration. Il n’en a rien été. Comme jadis, le face à face authentique de l’homme et de la nature a caractérisé l’exploration de ces trente dernières années et l’a distingué de la science pure. Elle est demeuré cet espace de liberté où peuvent s’harmoniser la recherche du savoir rationnel et la forme de vie intense qu’offre l’aventure. Si les périls des temps anciens ont disparu, l’exploration n’en a pas moins demandé, encore et toujours, les mêmes qualités humaines d’engagement et de dépassement, le même désir pour le divers et le lointain, le même goût pour la vie rude et simple des expéditions en terres incertaines. Elle a continué d’exiger aussi cette aptitude au risque sans lequel rien n’est possible.
L’aventure, quant à elle, a évoluée dans sa propre direction. Dégagée par définition de toute nécessité de connaissance scientifique, elle a persévéré dans la voie où elle s’était engagée lorsque les sociétés occidentales sont devenues des sociétés de surplus : la gratuité. Entendre par là que, « libérée » de toute tutelle, l’aventure a continué à se suffire à elle-même, ne cherchant d’autre justification qu’en elle-même. C’est par cette libération que l’aventure moderne est devenue prométhéenne, en quête permanente d’une transmutation de la vie par le dépassement des limites. Rappelons une chose ici: avant que nous autres occidentaux n’ayons la chance, par l’évolution de notre histoire, d’habiter la part protégée du monde, l’aventure pesait dans le quotidien de nos pères comme une fatalité. Des millénaires durant il leur a fallut survivre dans l’insécurité et la pénurie. L’idée même de vouer un culte à l’aventure ne pouvait que leur être étrangère. Ce pourquoi on ne trouve toujours pas « d’aventurier » au sens occidental du terme dans les pays en voie de développement. L’aventure là-bas continue à y être subie.

LA VIE DEMOCRATIQUE

Ce que nous appelons aujourd’hui aventure a surgit avec l’irruption d’un fait nouveau dans nos sociétés : la sécurité. Un surgissement qui n’a cessé de grandir ensuite, proportionnellement à l’augmentation de cette sécurité, comme une exorcisation de cette dernière, comme si nous n’étions pas « programmé » pour elle. Étrange métamorphose mais nullement paradoxale en vérité. Cette évolution s’est poursuivie au cours de ces trente dernières années de manière accélérée, diffusant dans toutes les couches de la société, sous des formes très variées, adaptées à toutes les classes sociales et à toutes les conditions humaines. C’est cette démocratisation de l’aventure qui caractérise fondamentalement cette période, bien plus que la poursuite en parallèle des grands exploits aventureux sur terre, en mer ou dans les airs. Ceux-ci n’ont rien eu de très nouveau ni d’original. Ce qui a changé c’est bien cette possibilité pour chacun de vivre sa propre aventure ou de s’en donner l’illusion. De la simple randonnée pédestre destinée à rompre avec la vie citadine, au tour opérateur proposant le frisson sécurisé au bout du monde, en passant par le tourisme organisé ou le voyage individuel sac au dos, il y en a pour tout le monde et pour tous les besoins. Quelle mutation ! Le meilleur comme le pire sont devenus possibles désormais.
Car cette évolution de masse a fait de l’aventure – et de son corollaire le voyage – des marchandises comme les autres. Dérives et mutilations ne les ont donc pas épargnés. Même les jeux de télévisions s’en sont emparés, fournissant des modèles d’aventure qui flirtent sans complexe avec la parodie ou l’imposture. D’une certaine manière, la côte de l’aventure n’a cessé de se déprécier sur le marché des valeurs. Mais comme il est encore permis à chacun de juger et de choisir, il n’y a pas péril en la demeure. Pour s’y retrouver dans le fatras qui bouillonne sous nos yeux, il suffit de savoir distinguer le vrai du faux. En la matière, ce qu’on appelle le « public », ne manque pas de discernement.
En somme, tout reste ouvert pour l’avenir. Tant qu’aventure et exploration subsisteront, au moins à minima, notre monde restera susceptible d’étonnement. Quant à l’esprit d’aventure, celui dont tout homme peut s’emparer s’il le décide, il demeurera le plus sûr moyen d’inventer d’exaltantes manières d’exister à travers ce monde, quelle que soit la manière dont celui-ci nous sera donné.



Journal de bord

  • 12/09/15

     

Lire le journal de bord

Mission Terre-Océan

Mission Terre-Océan Tout savoir sur la mission