De l'esprit d'aventure | Terre - Océan
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De l’esprit d’aventure

Il faut se garder de confondre « l’esprit d’aventure » avec l’aventure elle-même. Ce sont deux notions aussi proche par la sémantique qu’éloignées par la fonction. L’aventure en tant que telle peut se comprendre comme un mode de vie ou un type particulier d’action. Pour ce qui est de son utilité, sovaldi elle n’a, du fait de sa signification propre et de son importance intrinsèque, aucune justification à donner. Elle est une valeur auto-suffisante. La seule chose dont elle ait éventuellement à rendre compte, c’est le niveau de « puissance » qu’elle procure à la vie – car telle est sa fonction première à n’en pas douter. Pour le reste, elle est proche de l’art par ce que j’appellerais son « inutilité absolument utile ».

En tant que telle cependant, et malgré son « poids », l’aventure n’a jamais jouée de rôle social fondamental dans les sociétés humaines.

« L’esprit d’aventure » est autre chose : une vision « libérée » du monde qui ose agir sur la vie pour la rendre plus féconde. C’est pourquoi l’esprit d’aventure a habité toutes sortes d’hommes différents, de Livingstone à Galilée en passant par Platon ou Emiliano Zapata. Il a toujours été l’élément moteur des sociétés.

Cette affirmation peut sembler exagérée. C’est simplement que l’esprit d’aventure n’a jamais été analysé pour ce qu’il était vraiment. D’où l’importance d’une prise de conscience à son égard dans nos sociétés actuelles en quêtes de repères et de réponses aux crises qui les secouent.

Selon moi, l’esprit d’aventure tient en quatre vertus – au sens grec d’arété, principe d’excellence des choses : le désir de découverte, la capacité au risque, le besoin de liberté, l’aptitude au non-conformisme compris comme potentialité de remise en cause de l’ordre du monde. Toutes les autres qualités qui, à priori, semblent relever de l’esprit d’aventure, telles le courage, la curiosité, la force de caractère ou encore le goût de l’effort, sont en réalité les moyens de mise en œuvre de ces quatre vertus. Ce sont elles, mises ensemble, qui produisent aussi bien Kant que Marco Polo. Associer le plus sédentaire de nos philosophes à l’un des plus entreprenants de nos explorateurs-marchands ne doit pas surprendre. Ce qui les sépare est moins fondamental que ce qui les rassemble par la conjonction des vertus de l’esprit d’aventure : fusion de la pensée et de l’action engendrant la création, action toujours adéquate à la pensée et pensée conduisant toujours à l’action.

Cette importance de l’esprit d’aventure est masquée dans notre société occidentale car celle-ci demeure marquée par la dualité entre matière et esprit. La notion d’aventure se trouve donc cantonnée au seul registre des activités physiques, qualifiées de mineures, tandis que le concept d’esprit est réservé aux seules activités intellectuelles, considérées comme nobles. Il n’existe pas de passerelles entre aventure et esprit. Un obstacle intellectuel empêche de les penser ensemble. Si l’existence d’un esprit d’aventure est admis, c’est généralement pour le réserver aux seuls aventuriers. De surcroît, la notion d’action n’est pas conceptualisée avec les deux facettes qui la compose en réalité. Etre un homme d’action signifie toujours agir dans le domaine physique. Agir dans le domaine intellectuel ou artistique relève d’une autre fonction. Là non plus il n’y a pas de perméabilité. Pourtant, la peinture de la Joconde par Léonard de Vinci et la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb se situent sur un plan similaire d’action et de création. C’est le même type d’homme qui a produit l’un et l’autre.

Pendant longtemps, associer aventure et esprit a relevé au mieux de la hardiesse sportive d’aventuriers mystiques, au pire de l’imposture mentale d’intellectuels égarés.

Il est temps de se débarrasser de ces idées reçues. L’esprit d’aventure traverse l’histoire des hommes et s’incarne dans l’ensemble de leurs activités. On peut le trouver en art comme en science, en politique comme en littérature, dans l’exploration comme dans le sport. Il est à la source de tout ce qui a été nouveau. Pour que l’homme franchisse les étapes de son évolution, progresse, découvre, se libère, invente, se révolte, bref pour qu’il aille toujours un peu plus loin et devienne davantage homme, il a toujours fallu que l’esprit d’aventure souffle sur lui.

Il n’est jamais simple de percevoir cet esprit chez ceux qui le possèdent. Pensée et action n’ont pas obligatoirement le même poids au sein de l’esprit d’aventure et ses quatre vertus ne s’y trouvent pas forcément en égale quantité. Il arrive même qu’elles se condensent toutes dans la seule pensée, démultipliant celle-ci. Le type d’action qui en résulte est alors entièrement hors du champs physique. Mais l’action est bien là. C’est le cas le plus fréquent dans l’histoire des idées.

Pour l’avenir, la place que nous réserverons à l’esprit d’aventure conditionnera la nature de notre société et son niveau de liberté réel. A cet égard, c’est la capacité au risque qui fera sans doute le plus défaut. Cette capacité s’appuie toujours sur un certain mépris du confort et de la sécurité, aussi bien intellectuel que physique. Or, chacun le voit bien, notre société glisse chaque jour davantage sur la pente d’une recherche éperdue de sécurité.

Contrairement à ce que l’on croit souvent, c’est le besoin de sécurité qui mène les hommes depuis qu’ils existent, bien plus que l’argent, le sexe, le pouvoir ou les passions. Qu’une société ait la capacité à assurer le plus de sécurité possible à ses membres est un bien en soi. Nul ne songerait à le contester. Ce qui fait problème, c’est le lien toxique qui existe souvent entre liberté et sécurité. Il est malaisé d’augmenter l’une sans diminuer l’autre. Dans bien des domaines, nous ne sommes déjà plus, en droit, autorisés à prendre des risques. L’homme occidental vit ligoté dans un maquis inextricable de règlements qui le contraignent à la sécurité et lui ôtent toute liberté de choix. Même dans des activités anodines comme celles de plein air, en mer ou en montagne, l’examen attentif des règlements produits année après année montre qu’on ne pourra bientôt plus s’y déplacer que sous la chape pesante d’une sorte de big brother invisible et d’autant moins critiquable qu’il se veut bienveillant pour nos vies. Il ne s’agit pas de remettre en cause les compétences que l’on oblige chacun à acquérir dans ces domaines. Il s’agit de constater la tendance fantasmatique vers le risque zéro comme on parle pour la guerre du zéro mort. Et c’est autre chose : une conception du risque liée à la valeur de plus en plus suprême accordée à la vie conçue en tant que quantité et non qualité.

Autre chose ces dernières années ajoute son poids à ce tableau : le lent délitement – par l’invasion de la « valeur argent » – des principes qui fondaient et rassemblaient les hommes en communautés capables de partager des buts communs et un destin collectif ; des principes qui étaient des valeurs accessibles à tous – solidarité, sens du sacrifice, goût du bien public, plus simplement encore : courage, abnégation, savoir, fraternité – et parvenaient à former malgré bien des défauts, des failles et des infortunes diverses, un ensemble éthique à peu près cohérent, ciment indubitable des hommes en société, support essentiel de toute entreprise qui pouvait aller de l’avant et nécessitait la présence de l’esprit d’aventure sous une forme ou une autre.

Le délitement de cet ensemble, de plus en plus visible dans ses effets sociaux et l’émergence des pensées dominantes, est bel et bien le résultat d’un glissement inexorable des valeurs « immatérielles » qui fondent l’homme dans sa spiritualité laïque ou religieuse, vers un matérialisme général dont l’envahissement est sans égal dans l’histoire. Si l’un des principaux étalons de la réussite humaine a toujours été l’argent, il en existait d’autres jadis, provenant du savoir, du politique ou de l’art, qui compensaient ses dérèglements. D’une certaine manière, ils tenaient l’argent en laisse. Aujourd’hui, à l’exception du référent argent, tous les modèles de réussite traditionnels sont en voie de disparition. L’instituteur, le soldat, le curé, le maire, l’infirmière et tant d’autres, sont débordés de tout côtés par la puissance de l’argent ajouté à la confusion qui s’est installée dans les esprits entre réussite sociale et vie réussie ; l’argent n’est plus tenu à distance de ce qu’il peut corrompre par sa fonction séparatrice ; l’affairisme remplace le goût d’entreprendre sans le souci de salubrité publique dont ce dernier pouvait faire preuve, ni de la gangrène du corps social qu’engendre tôt ou tard le premier ; l’exemple collectif donné aux hommes s’appelle lucre, rapacité ou profit à tout prix. On en mesurera demain les effets dévastateurs…

L’argent-roi est sans doute une vieille lune ressassée. Il s’installe néanmoins et réellement comme modèle de réussite, pire, comme finalité ultime des motivations humaines, non plus comme moyen dans le but d’autre chose de supérieur à lui. L’argent est, à ce titre, lui-même détourné de la fonction constructive et pacificatrice qui pouvait être la sienne.

Les marchands sont dans le temple et les hommes chargés de les chasser, les politiques, manquent à cette fonction élémentaire ; c’est sans doute leur première faillite et la ruine du modèle qu’ils pouvaient représenter..

Dans ces conditions générales, pas d’étonnement à ce que l’esprit d’aventure déserte peu à peu nos cités occidentales après vingt-cinq siècle de présence aussi active qu’invisible. Et cela au moment même où il semble s’épanouir dans les civilisations qui nous entourent. Ce déséquilibre est dangereux. Nous devons nous demander si la « modernité » à laquelle nous sommes parvenus n’est pas en train de laminer définitivement l’esprit d’aventure du fait de son matérialisme outrancier et d’une conception de la vie dénaturée. Et nous devons nous demander de quelle manière résister. Car sans esprit d’aventure, cet autre nom de la liberté, comment pourrions-nous continuer à être vraiment nous-mêmes ?

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Journal de bord

  • 12/09/15

     

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