Un équipage d’aventure, par Patrice Franceschi | La Boudeuse
bdsm zone

Un équipage d’aventure, par Patrice Franceschi

Un bon navire est peu de chose sans un bon équipage ; et sans doute vaut-il mieux un mauvais navire doté d’un parfait équipage qu’un parfait navire mené par un mauvais équipage. Mais recruter un « équipage d’aventure » est encore une autre affaire – et des plus délicates. Il est non seulement nécessaire de trouver les gens les plus compétents qui soient dans diverses spécialités (mécaniciens, médecins, matelots de pont, chefs de quart, cuisiniers, bosco et autres gabiers) mais il faut aussi s’assurer de leur capacité profonde à affronter les rigueurs inhérentes à toute aventure, et c’est réellement une autre histoire. Comme ensuite, de faire vivre ensemble 24 heures sur 24 ces 20 à 30 hommes et femmes dans un espace confiné et plutôt austère. Et cela pendant des mois, voire des années… C’est un défi permanent. On ne le relève qu’avec un certain type d’individu et des règles de vie très précises, rigoureuses et incontournables, où tout est pensé pour éviter l’affrontement et favoriser la solidarité. En la matière, mieux vaut éviter l’angélisme inhérent à l’imaginaire collectif occidental qui voit principalement dans le voyage une échappatoire aux contraintes de la société. L’alliance, par exemple, du soleil, de la voile, du ciel et de la mer est perçue dans cet imaginaire comme la forme la plus aboutie de la vie paradisiaque bannissant effort, contrainte, difficulté. Bien évidemment, l’aventure vraie, celle qui est portée par un rêve, un projet, un but, est tout autre chose ; c’est une tension permanente vers ce but et, par conséquent, une somme de contraintes et de travail qu’on n’imagine guère tant qu’on n’y a pas été confronté soi-même. Car il s’agit de construire. Et l’on ne construit pas sans effort.

Dans une société comme la nôtre, qui produit surtout des consommateurs hédonistes et individualistes pour lesquels l’idée même de contrainte est vécue comme une attaque insupportable contre leur ego, il est redoutable de chercher des individus aptes, non seulement à « partir en aventure », mais également à vivre en communauté fermée avec toutes les exigences de solidarité, de sacrifices individuels et de discipline personnelle que cela exige par nécessité. Il faut de longs mois pour sélectionner les éléments capables d’agir et de penser en tenant compte avant tout du groupe auquel ils appartiennent et du projet qui les soude, et rejeter ceux venus simplement consommer du voyage à moindre frais.

Mais même ainsi on ne peut encore être certain de disposer d’un véritable équipage, prêt à faire face comme un seul homme aux épreuves qui ne manqueront pas de surgir tôt ou tard. En la matière, il faut aussi des hommes désireux de partager un idéal collectif et prêt à consentir les sacrifices nécessaires pour le voir aboutir. D’une certaine manière, il faut des hommes qui cherchent leur bonheur davantage dans leur participation à une œuvre commune, que dans la jouissance de plaisirs consommés quotidiennement. Et cela est chose fort rare.

Enfin, il faut que tous ces gens-là, volontaires et motivés, soient aussi de « sacrés gaillards » qui ne s’effraient ni de l’insécurité permanente et des tempêtes possibles, ni des pirates ou de la monotonie des repas. Il faut des gens qui sachent souffrir dans le vent et le froid, sous le soleil ou la pluie, et trouvent même quelque bonheur – et pourquoi pas un peu de grandeur – à cette vie rude qui affronte la nature. Mieux vaut avoir avec soi des hommes qui cherchent à s’accomplir à travers des épreuves surmontées, que des passagers de la vie dont le but principal est d’échapper à tout désagrément. L’aventure véritable, encore une fois, n’est pas une partie de plaisir. C’est bien ce qui la différencie du simple voyage. Il faut donc être solide, physiquement et mentalement. On ne peut faire d’impasse là-dessus. De surcroît, dans une aventure véritable, on sait quand on part, jamais quand on revient, et s’il est bon qu’il en soit ainsi, ce type d’incertitude ne convient guère à la plupart des hommes que produit notre époque formatée.

Par la force des choses, La Boudeuse est donc un extraordinaire laboratoire des comportements humains. Sa microsociété est composée d’hommes et de femmes de tous âges et de toutes conditions, venant de tous les milieux sociaux et de toutes les origines. De cette microsociété en huit clos permanent et en perpétuelle gestation peut surgir le meilleur comme le pire. Et c’est bien l’un des rôles essentiels du capitaine que de veiller à ce qu’il en sorte toujours au moins les forces suffisantes et bienfaisantes pour continuer d’avancer. »

Patrice Franceschi

 

 



Journal de bord

Lire le journal de bord

Le Fonds de dotation MTO

Le Fonds de dotation MTO Tout savoir sur la mission